À Cœur Défendu

Protéger le cœur de l’enfant.

Nommer ce qu’on lui interdit parfois de ressentir.

Défendre ce qui ne se voit pas toujours.

Un espace pour comprendre le conflit de loyauté, l’emprise et les violences invisibles qui peuvent traverser les séparations à haut conflit.

Définitions

« Je ne veux pas aller chez Papa / Maman » : et si ce n’était pas un rejet ?

14 août 20263 min de lecture

Lorsqu’un enfant dit : « Je ne veux pas aller chez Papa » ou « Je ne veux pas aller chez Maman », la phrase peut être bouleversante. Pour le parent qui l’entend, la tentation est grande de lui donner immédiatement un sens :

Il n’est pas bien là-bas, il préfère être avec moi, il souffre chez l’autre parent, il ne veut plus y aller.

Parfois, c’est effectivement le cas. Une parole de refus doit toujours être entendue, et lorsqu’un enfant évoque de la peur, des violences, des comportements inquiétants ou un sentiment d’insécurité, ces éléments doivent être pris au sérieux.

Mais un refus n’est pas toujours la preuve d’un danger ou d’un mauvais lien avec l’autre parent.

Dans certaines séparations très conflictuelles, il peut aussi dire quelque chose de beaucoup plus complexe : « Je ne sais pas comment passer d’un monde à l’autre. »

L’enfant peut aimer ses deux parents… et souffrir du passage entre les deux maisons

Pour un adulte, changer de domicile peut sembler relativement simple : une valise, un horaire, une porte qui se ferme et une autre qui s’ouvre. Pour un enfant, la transition peut être émotionnellement beaucoup plus difficile: il quitte un parent auquel il est attaché pour retrouver un autre parent auquel il est également attaché. Ces deux sentiments peuvent exister simultanément: être triste de quitter l’un et être heureux de retrouver l’autre.

Or, lorsqu’il existe un conflit parental important, cette ambivalence peut devenir très difficile à vivre, l’enfant peut avoir l’impression qu’il doit choisir.

« Si je suis heureux chez Papa, est-ce que je trahis Maman ? »

Le conflit de loyauté apparaît lorsque l’enfant ressent, explicitement ou implicitement, qu’aimer l’un de ses parents pourrait blesser l’autre. Il peut alors commencer à surveiller ses émotions, ne plus raconter certaines choses, minimiser les bons moments, la complicité, les rires ou cacher son enthousiasme avant de partir.

A l’inverse, il peut manifester une détresse très importante au moment de la séparation, pas nécessairement parce qu’il ne veut pas retrouver l’autre parent, mais parfois parce qu’il ne s’autorise plus pleinement à être heureux dans les deux maisons.

Dans sa logique d’enfant, aimer peut devenir dangereux : Si je montre que j’aime Papa, Maman sera triste; Si je montre que je suis bien chez Maman, Papa pensera que je l'aime moins; Si je pars facilement, peut-être que celui qui reste croira qu’il ne me manque pas.

L’enfant se retrouve alors chargé d’une responsabilité qui ne devrait jamais être la sienne : protéger émotionnellement ses parents.

Derrière un « je ne veux pas y aller », il peut y avoir autre chose

Les mots des enfants ne correspondent pas toujours exactement à ce qu’ils ressentent.

Un enfant peut dire « Je ne veux pas y aller» alors qu’il essaie peut-être d’exprimer « Je n’aime pas te quitter. », « Les changements sont difficiles pour moi. », « J’ai besoin de savoir que tu vas bien quand je ne suis pas là. », « J’ai peur que tu sois triste si je suis heureux là-bas. », « Je ne sais pas comment aimer deux personnes qui sont en conflit. »

La colère, les pleurs, l’opposition, le repli ou le fait de s’accrocher à un parent peuvent alors être les manifestations visibles d’une difficulté beaucoup moins visible : passer émotionnellement d’un univers à l’autre.

Le rôle du parent : lui rendre sa liberté d’aimer

L’une des choses les plus protectrices qu’un parent puisse offrir à son enfant est une permission extrêmement simple : « Tu as le droit d’être heureux chez ton autre parent. »

Cette phrase peut sembler évidente, elle ne l’est pas toujours pour un enfant pris dans un conflit de loyauté. On peut également lui dire « Qu'il y a de la place pour Papa et Maman dans son coeur. », « Qu'on est heureux qu'il puisse passer un très bon week-end avec Maman. Que cela ne change rien à notre relation. », ou encore « Tu n’as pas besoin de t’occuper de mes émotions. Je vais bien. Profite de ton temps là-bas. »

Le message transmis est essentiel, tu n’as pas à choisir, tu n’as pas à me rassurer, tu n’as pas à prouver ton amour en rejetant quelqu’un d’autre.

Ne pas demander à l’enfant de produire une preuve

Lorsqu’un enfant revient de chez l’autre parent, les questions peuvent également renforcer involontairement le conflit de loyauté.

« Alors, ça s’est bien passé ? », « Qu’est-ce que Papa a fait ? », « Maman était comment ? », « Tu étais content de rentrer ? »

Même lorsqu'elles partent d’une inquiétude sincère, certaines interrogations répétées peuvent placer l’enfant dans une position d’observateur ou de messager. Une approche plus neutre peut être beaucoup plus sécurisante, « Je suis contente de te retrouver. ». S’il parle d’un moment heureux chez l’autre parent, vous pouvez répondre simplement, « Ça avait l’air chouette. ». C'est un acte parental extrêmement puissant, encore faut-il savoir dissocier l'époux du parent et prendre le recul pour ne pas instrumentaliser consciemment ou inconsciemment l'enfant.

Attention toutefois à ne jamais banaliser un refus

Comprendre le conflit de loyauté ne signifie évidemment pas expliquer systématiquement toute résistance par celui-ci. Lorsqu’un enfant refuse régulièrement de se rendre chez un parent, lorsqu’il manifeste une peur intense, décrit des faits précis, présente des changements importants de comportement ou exprime un sentiment d’insécurité, il est indispensable d’écouter et d’évaluer la situation. L’enjeu est de rester curieux de ce que l’enfant cherche réellement à exprimer.

La question la plus utile n’est parfois pas « Pourquoi tu ne veux pas y aller ? »

Mais plutôt, « De quoi as-tu besoin pour que ce moment soit plus facile ? »

Cette différence est fondamentale. La première question cherche une explication alors que la seconde cherche à sécuriser l’enfant. Dans certaines séparations conflictuelles, c’est précisément ce dont il a besoin : non pas qu’un adulte interprète immédiatement sa réaction, mais qu’on l’aide à traverser le pont entre ses deux maisons.

Un enfant ne devrait jamais avoir à choisir entre ses parents pour protéger leurs sentiments, il devrait pouvoir aimer l’un sans trahir l’autre et être libre d'être heureux avec chacun de ses parents.

— À cœur défendu