Protéger la mère, c’est aussi protéger l’enfant

En Suisse, près de 27 000 enfants sont exposés chaque année à la violence au sein du couple parental.
Ce chiffre n'émane pas d'une association militante. Il est publié par le Bureau fédéral de l'égalité entre femmes et hommes (BFEG), à partir d'une étude menée par plusieurs hautes écoles suisses.
Ces enfants, explique le BFEG, vivent dans un climat anxiogène susceptible d'avoir des répercussions sur leur santé physique et psychique, mais aussi sur leurs résultats scolaires et leur développement social.
Cette donnée oblige à poser une question essentielle : peut-on réellement protéger un enfant sans prendre en compte les violences subies par son parent ?
Et lorsque ce parent est sa mère, peut-on dissocier la protection de l'enfance de la protection des femmes victimes de violences ?
En Suisse, les victimes de violences domestiques sont majoritairement des femmes
En 2024, la police suisse a enregistré 21 127 infractions dans le domaine de la violence domestique, soit une augmentation de 6 % par rapport à l'année précédente.
Près de 70 % des victimes étaient des femmes.
Le Conseil fédéral souligne lui-même que les enfants sont particulièrement exposés aux violences qui se déroulent au sein de leur famille. Ces chiffres ne signifient évidemment pas que les hommes ne peuvent pas être victimes de violences conjugales, ni qu'une mère serait par définition un parent protecteur. Ils permettent en revanche de comprendre pourquoi la question de la protection des enfants croise si fréquemment celle des violences faites aux femmes.
27 000 enfants : pas de simples « témoins »
L'étude commandée par le BFEG et la Conférence suisse contre la violence domestique est particulièrement importante sur ce point.
Elle ne considère pas la violence entre les parents comme une problématique exclusivement conjugale dont l'enfant serait un observateur extérieur. L'enfant vit dans le système dans lequel cette violence se produit, il voit, il entend, il ressent la peur, il observe les changements d'humeur, il apprend à anticiper les réactions des adultes. Il peut tenter de protéger un parent, se rendre invisible, adapter son comportement ou chercher à éviter ce qui pourrait provoquer une nouvelle crise.
L'enfant n'a donc pas besoin d'être directement frappé pour être atteint par la violence.
Ce que montre également l'UNICEF
Cette approche est aujourd'hui confortée à l'échelle internationale.
En 2025, l'UNICEF a publié sa première analyse mondiale et régionale consacrée à l'exposition des enfants aux violences conjugales subies par leur mère.
Le chiffre donne la mesure du phénomène :
"dans le monde, un enfant sur quatre, soit environ 610 millions d'enfants, vit avec une mère ayant subi des violences de la part d'un partenaire au cours de l'année précédente."
L'UNICEF précise que cette estimation serait encore supérieure si elle prenait en compte les enfants ayant été exposés à ces violences à un autre moment de leur vie.
Et l'organisation insiste sur un élément essentiel : même lorsqu'ils ne subissent pas directement les violences, les enfants peuvent être profondément affectés par celles qui se déroulent entre les adultes qui prennent soin d'eux.
Autrement dit, violences faites aux femmes et violences affectant les enfants ne constituent pas nécessairement deux phénomènes parallèles. Ils peuvent être les manifestations d'un même environnement familial violent.
Violence envers les femmes et violence envers les enfants : des phénomènes qui se croisent
L'Organisation mondiale de la santé travaille elle aussi explicitement sur les intersections entre violences faites aux femmes et violences faites aux enfants.
Pendant longtemps, on a pu raisonner en séparant les problématiques: La violence conjugale concernait le couple, la protection de l'enfance concernait l'enfant, et les compétences parentales étaient évaluées dans un troisième espace.
Mais dans une famille marquée par la violence physique, verbale ou le contrôle coercitif, ces frontières peuvent devenir artificielles. Un enfant peut être directement victime, il peut être exposé aux violences exercées contre son parent, il peut être utilisé comme intermédiaire, il peut être pris dans les conflits, il peut sentir qu'il doit protéger l'un de ses parents, il peut apprendre à adapter son discours en fonction de celui avec lequel il se trouve et il peut également aimer profondément ses deux parents tout en ayant peur de l'un d'eux.
Toutes ces réalités peuvent coexister.
La séparation ne fait pas nécessairement disparaître la violence
Une séparation met fin à la vie commune, elle ne met pas nécessairement fin au rapport de domination, parfois même, elle la révèle.
Dans les situations de contrôle coercitif, la violence repose notamment sur la surveillance, l'intimidation, les menaces, le contrôle économique ou l'isolement. Après une séparation, certaines de ces possibilités disparaissent. Mais d'autres espaces de contrôle peuvent subsister. Lorsqu'il existe des enfants communs, les parents restent nécessairement liés par une multitude de décisions : résidence, école, santé, vacances, activités, documents administratifs, horaires de garde...
L'enfant peut alors devenir, volontairement ou non, l'un des derniers espaces à travers lesquels le contrôle peut continuer à s'exercer.
C'est précisément pour cette raison qu'une situation de violence post-séparation ne devrait pas être analysée uniquement comme un problème de « mauvaise coparentalité ».
Quand la mère tente de protéger
Face aux difficultés de son enfant, une mère peut faire ce que l'on attend normalement d'un parent inquiet: Elle consulte un médecin, elle contacte un psychologue, elle parle à l'école, elle demande conseil aux services sociaux, elle rapporte les paroles de son enfant, elle demande éventuellement l'intervention de la justice.
Pris séparément, chacun de ces comportements paraît parfaitement logique mais dans une séparation très conflictuelle, leur accumulation peut parfois faire l'objet d'une tout autre lecture: La mère devient « anxieuse », « Hyperprotectrice », « Dans le conflit ». On lui reproche de multiplier les consultations, les signalements, de parler trop souvent des difficultés de l'enfant ou de ne pas suffisamment favoriser la relation avec l'autre parent.
Et un glissement peut alors se produire. La question n'est progressivement plus : « Pourquoi cette mère est-elle inquiète ? », mais : « Pourquoi cette mère alerte-t-elle autant ? »
Le paradoxe du parent protecteur
C'est là que se trouve un paradoxe particulièrement difficile: Si un parent n'agit pas, on pourra lui reprocher de ne pas avoir protégé son enfant, mais s'il agit beaucoup, ses démarches peuvent être interprétées comme une manifestation du conflit.
S'il rapporte les propos de l'enfant, on peut soupçonner qu'il les influence ou qu'il instrumentalise l'enfant.
S'il ne les rapporte pas, personne ne les entend.
S'il consulte plusieurs professionnels, on peut lui reprocher de multiplier les intervenants.
S'il ne consulte personne, il n'existe aucune observation extérieure de ce qui se passe.
S'il demande une modification des modalités de garde, on peut considérer qu'il cherche à éloigner l'autre parent.
S'il ne demande rien et qu'un danger est ultérieurement établi, on pourra se demander pourquoi il n'a pas réagi.
Protéger peut alors, paradoxalement, devenir un comportement suspect.
Quand l'alerte se retourne contre celle qui la porte
Certaines recherches internationales se sont intéressées à ce phénomène dans les contentieux familiaux.
Une vaste étude américaine portant sur plusieurs milliers de décisions a notamment observé que, dans certaines affaires où des mères alléguaient des violences, le fait qu'une accusation d'« aliénation » soit formulée en retour par le père était associé à une moindre reconnaissance des violences alléguées et à un risque accru de perte de garde pour les mères.
Ces résultats ont fait l'objet de discussions méthodologiques et ne peuvent évidemment pas être transposés directement à la Suisse. Ils soulèvent néanmoins une question qui dépasse largement cette étude :
que devient l'alerte lorsqu'on commence à davantage examiner le comportement de celui qui alerte que les faits qu'il tente de signaler ?
Alerter n'est pas prouver
Dire qu'un parent doit pouvoir alerter sans être immédiatement discrédité ne signifie pas que toute accusation serait nécessairement vraie. Une alerte n'est pas une preuve, elle doit être examinée, les faits doivent être recherchés, les différentes sources doivent être croisées, la chronologie doit être reconstruite, les observations de professionnels indépendants doivent être prises en considération et la parole de l'enfant doit pouvoir être entendue avec toutes les précautions nécessaires.
Mais l'inverse est tout aussi important : alerter n'est pas non plus une preuve de manipulation.
La multiplication des démarches d'un parent peut avoir différentes explications: Elle peut traduire une volonté d'instrumentaliser le conflit mais elle peut aussi traduire quelque chose de beaucoup plus simple: un parent inquiet qui ne parvient pas à obtenir de réponse, un besoin de protection et une mise en danger si insidieuse qu'elle devient extrêmement difficile à expliquer.
C'est précisément pour cela que l'investigation doit précéder l'étiquette.
Protéger l'enfant suppose aussi de préserver ses figures de sécurité
Un enfant ne se protège pas seul, il dépend des adultes qui l'entourent pour identifier un danger, demander de l'aide, consulter un médecin, solliciter une institution ou simplement lui offrir un environnement sécurisant. Lorsqu'un parent constitue une figure de sécurité importante pour l'enfant, affaiblir profondément ce parent affecte nécessairement l'environnement de l'enfant.
Une mère terrorisée, harcelée, épuisée financièrement ou continuellement engagée dans des procédures dispose nécessairement de moins de ressources psychiques et matérielles pour accompagner ses enfants.
Ce constat ne repose pas sur l'idée que les femmes seraient « naturellement » de meilleures protectrices, il repose sur une réalité beaucoup plus simple : la sécurité d'un enfant dépend aussi de la sécurité des adultes qui prennent soin de lui.
Protéger sans choisir un camp
Reconnaître cette réalité ne signifie pas choisir les mères contre les pères, ce serait passer à côté du sujet. Il s'agit de choisir la sécurité de l'enfant. Pour cela, les institutions doivent pouvoir distinguer un conflit parental ordinaire d'une situation dans laquelle existent des violences, une emprise ou un contrôle coercitif. Elles doivent pouvoir entendre une alerte sans la considérer automatiquement comme vraie, mais également sans considérer automatiquement celui qui la porte comme suspect.
Écouter. Vérifier. Croiser. Observer. Évaluer.
Et surtout replacer l'enfant dans l'ensemble du système relationnel dans lequel il grandit. En Suisse, chaque année, près de 27 000 enfants sont exposés aux violences au sein de la cellule familiale, ce ne sont pas 27 000 témoins extérieurs d'histoires qui ne les concerneraient pas, ce sont 27 000 enfants qui vivent dans un environnement marqué par la violence.
Protéger ces enfants suppose parfois de commencer par entendre et protéger le parent qui tente de les protéger.
Sources principales
Bureau fédéral de l'égalité entre femmes et hommes (BFEG)
Mieux protéger les enfants exposés à la violence au sein du couple parental, étude mandatée avec la Conférence suisse contre la violence domestique, 2024.
Bureau fédéral de l'égalité entre femmes et hommes / Conseil fédéral
Statistiques suisses sur la violence domestique, 2024.
UNICEF
Data Brief on Violence against Children at Home, 2025.
Organisation mondiale de la santé (OMS)
Intersections between violence against children and violence against women, 2024.
— À cœur défendu



