Je défends la garde alternée. Mais pas au prix de la santé mentale des enfants.

Je suis une fervente défenseuse de la garde alternée.
Je suis convaincue qu’un enfant a besoin de ses deux parents pour grandir. Je suis convaincue que la séparation met fin au couple, mais qu’elle ne devrait jamais mettre fin à la famille. Je crois profondément qu’un père peut prendre soin de ses enfants aussi bien qu’une mère, et qu’aucun parent ne devrait être relégué au rang de visiteur dans la vie de son propre enfant.
C’est d’ailleurs pour cette raison que je me suis battue pour la garde alternée.
Je l’ai défendue sincèrement, sans calcul financier, sans volonté d’écarter l’autre parent, avec la conviction qu’elle représentait ce qu’il y avait de plus équilibré pour mes enfants.
Mais défendre la garde alternée ne signifie pas fermer les yeux sur les conditions indispensables à son bon fonctionnement.
Car la garde alternée ne repose pas seulement sur une proximité géographique, sur des horaires compatibles ou sur la présence de deux chambres adaptées.
Ces critères sont importants. Mais ils ne peuvent pas avoir le même poids que la capacité des parents à préserver leurs enfants du conflit.
Une garde alternée suppose plusieurs conditions qui devraient être pensées comme cumulatives : la capacité de chaque parent à reconnaître la place de l’autre, à respecter son lien avec l’enfant, à communiquer sans instrumentaliser, à prendre des décisions dans l’intérêt de l’enfant et à renoncer à utiliser celui-ci comme messager, témoin, allié ou arbitre.
Elle suppose surtout d'être en mesure de lui offrir une sécurité psychologique.
Un enfant ne devrait pas avoir à mesurer chacune de ses paroles selon le parent auquel il s’adresse.
Il ne devrait pas avoir peur de dire qu’il a passé un bon moment chez l’autre.
Il ne devrait pas sentir qu’aimer son père blesse sa mère, ou qu’aimer sa mère constitue une trahison envers son père.
Il ne devrait pas être exposé aux reproches, aux sous-entendus, aux interrogatoires, aux récits d’adultes ou aux tentatives de dévalorisation de l’autre parent.
Lorsqu’un enfant est placé dans cette position, on ne parle plus simplement d’un conflit entre deux adultes.
On parle d’un conflit de loyauté. Et ce conflit peut se transformer en violences psychologiques.
Ces violences sont d’autant plus difficiles à reconnaître qu’elles ne laissent ni bleus ni fractures visibles.
Elles se manifestent parfois par des changements de discours, des angoisses, des troubles du sommeil, une hypervigilance, une culpabilité excessive ou une volonté soudaine de protéger un parent contre l’autre.
Mais elles sont souvent minimisées.
On parle de séparation conflictuelle. De mauvaise communication. De parents qui doivent apprendre à mieux s’entendre.
Comme si tous les conflits étaient symétriques. Comme si une médiation suffisait toujours.
Comme si tendre la main encore une fois pouvait convaincre un parent de cesser d’utiliser les enfants pour atteindre l’autre.
À titre personnel, j’ai essayé pendant près de dix-huit mois.
J’ai espéré que le père de mes enfants finirait par comprendre qu’en cherchant à détruire leur mère dans leur esprit, il ne détruisait pas seulement mon image.
Il atteignait directement leur construction psychique.
J’ai essayé les discussions. Les médiations. Les compromis. Les mains tendues. Les échanges avec sa famille. J’ai cru qu’en expliquant suffisamment, en restant calme, en refusant l’escalade, il finirait par comprendre.
Rien n’y a fait.
Et il arrive un moment où continuer à chercher une coopération inexistante ne protège plus les enfants. Cela ne fait que prolonger leur exposition.
Dans ces situations, il n’y a parfois plus que le droit et la justice pour poser une limite.
Mais la justice familiale est lente.
Elle doit entendre, vérifier, évaluer, expertiser, confronter des versions opposées. Pendant ce temps, les semaines passent. Puis les mois. Et l’enfant continue de circuler entre deux foyers comme si l’équilibre du calendrier suffisait à garantir son équilibre intérieur.
C’est précisément pour cette raison que je m’inquiète lorsque l’on envisage de faire de la garde alternée la règle ou le point de départ du raisonnement.
Car une règle générale peut devenir une présomption.
Et une présomption peut conduire à demander au parent qui alerte de démontrer, souvent dans l’urgence et avec des preuves difficiles à produire, pourquoi le modèle présenté comme idéal ne devrait pas s’appliquer.
Or les violences psychologiques sont parmi les plus complexes à établir.
Elles se déploient dans la répétition, dans les mots, dans les silences, dans les changements subtils de comportement de l’enfant.
Elles sont rarement contenues dans une pièce unique, claire et incontestable.
Faut-il attendre qu’un enfant s’effondre pour considérer que la garde alternée n’est plus protectrice ?
Faut-il attendre qu’il refuse brutalement un parent, qu’il développe des troubles graves ou qu’un professionnel parle enfin de mise en danger ?
Une société peut promouvoir la place des deux parents. Elle peut encourager la coparentalité. Elle peut rappeler qu’un père n’est pas un parent secondaire et qu’une mère n’a pas vocation à porter seule toute la charge éducative.
Mais elle ne peut pas transformer un idéal en automatisme sans renforcer, dans le même temps, sa capacité à détecter les violences intrafamiliales et à protéger rapidement les enfants.
La vraie question ne devrait donc pas être : la garde alternée doit-elle devenir la norme ?
La vraie question devrait être : dans quelles conditions protège-t-elle réellement l’enfant ?
La proximité géographique compte.
La disponibilité professionnelle compte.
La stabilité matérielle compte.
Mais aucune de ces conditions ne peut compenser l’incapacité d’un parent à respecter la place de l’autre dans le cœur de l’enfant.
La garde alternée devrait être encouragée lorsque deux parents sont capables de soutenir le lien de l’enfant avec l’autre.
Elle devrait être réévaluée lorsque l’un d’eux s’emploie à l’abîmer.
Je reste une défenseuse de la garde alternée.
Mais je refuse qu’au nom de l’égalité entre les parents, on oublie que le droit de l’enfant à la sécurité psychologique doit primer sur le droit des adultes à une répartition arithmétique du temps.
L’égalité parentale est un principe essentiel.
Elle ne peut toutefois jamais devenir une fiction maintenue au détriment de l’enfant.
Parce qu’une garde exactement partagée sur un calendrier peut dissimuler une souffrance profondément inégale.
Et parce que le temps judiciaire ne devrait jamais coûter à un enfant une partie de sa santé mentale.
— À cœur défendu



