À Cœur Défendu

Protéger le cœur de l’enfant.

Nommer ce qu’on lui interdit parfois de ressentir.

Défendre ce qui ne se voit pas toujours.

Un espace pour comprendre le conflit de loyauté, l’emprise et les violences invisibles qui peuvent traverser les séparations à haut conflit.

Définitions

Le terreau de l'emprise

1 août 20266 min de lecture

Lorsqu'une personne parvient enfin à mettre un mot sur ce qu'elle a vécu, une question revient presque toujours :

« Pourquoi suis-je restée ? »

Cette question est douloureuse. Elle est aussi profondément injuste, car elle laisse entendre que la victime aurait dû comprendre plus tôt, partir plus vite ou réagir autrement. Pourtant, il existe une autre manière de la poser, beaucoup plus utile :

Pourquoi certains comportements m'ont-ils semblé supportables, alors qu'aujourd'hui ils me paraissent inconcevables ?

Cette nuance est essentielle. Il ne s'agit pas de rechercher une responsabilité chez la victime, mais de comprendre comment notre histoire peut influencer notre manière de construire nos relations.

Il n'existe pas de profil type de victime

Les violences psychologiques, le contrôle coercitif ou l'emprise concernent des personnes de tous âges, de toutes professions et de tous les milieux sociaux.

Être indépendante financièrement, exercer un métier à responsabilités ou avoir une forte personnalité ne protège pas nécessairement contre une relation d'emprise.

En revanche, chacun construit sa manière d'aimer à partir de son histoire. Les premières relations, les modèles familiaux, la façon dont les conflits étaient gérés ou dont l'affection était exprimée façonnent progressivement notre représentation de ce qu'est une relation « normale ».

Cela n'explique jamais la violence de l'autre. Mais cela peut parfois expliquer pourquoi certains signaux d'alerte mettent plus de temps à être reconnus.

Lorsque l'on a appris que l'amour devait se mériter

L'un des besoins fondamentaux d'un enfant est de se sentir aimé de manière inconditionnelle. Cela ne signifie pas que les parents ne posent jamais de limites ou qu'ils n'expriment jamais leur désaccord, un cadre sécurisant est indispensable au développement de l'enfant.

En revanche, un enfant devrait toujours pouvoir grandir avec la conviction que l'amour de ses parents ne dépend pas de ses résultats, de son obéissance ou de sa capacité à répondre à leurs attentes. Il devrait pouvoir faire la différence entre ce qu'il fait et ce qu'il est.

Lorsque ce sentiment de sécurité fait défaut, certains enfants développent progressivement l'idée qu'ils doivent mériter leur place dans la relation.

Être parfait. Ne pas déranger. Faire plaisir. Réussir. Comprendre les autres avant d'être compris. Porter les émotions des adultes.

Les psychologues parlent parfois de parentification lorsque l'enfant devient le soutien émotionnel de ses parents. Mais cette réalité est plus large. Elle englobe toutes les situations où l'enfant apprend que la relation dépend de ce qu'il donne, de ce qu'il réussit ou de sa capacité à maintenir l'équilibre familial.

Une fois adultes, ces enfants deviennent souvent des personnes profondément empathiques, responsables et investies dans leurs relations. Ils savent écouter, réparer, patienter et comprendre.

Cette capacité est une qualité, mais elle peut aussi les conduire à chercher longtemps ce qu'ils pourraient améliorer chez eux, plutôt qu'à s'interroger sur le fonctionnement de la relation elle-même.

Lorsque certains comportements deviennent la norme

L'enfance ne nous apprend pas seulement ce qu'est l'amour. Elle nous apprend aussi ce qu'est un conflit. Certaines personnes grandissent dans des familles où les désaccords se règlent par le dialogue.

D'autres grandissent dans un climat où les humiliations, les insultes, les silences, les menaces de rupture, les chantages affectifs ou les paroles profondément blessantes font partie du quotidien.

Pour un enfant, ces comportements sont douloureux mais ils deviennent aussi son principal modèle relationnel. Lorsqu'un parent dit ou écrit régulièrement : « Tu n'es plus ma fille»,« Je ne veux plus jamais te voir », « Tu m'as trahie». Puis reprend la relation quelques jours plus tard comme si rien ne s'était passé, l'enfant apprend quelque chose de très particulier.

Il apprend que l'amour peut être retiré, puis rendu, que les mots peuvent être extrêmement violents sans qu'aucune réparation ne soit nécessaire, qu'il faut attendre que l'orage passe, qu'il faut préserver le lien, même lorsque l'on n'est pas responsable de ce qui s'est produit.

Ces comportements finissent par devenir familiers, non parce qu'ils sont acceptables, mais parce qu'ils sont connus.

Une fois adulte, la personne ne recherche évidemment pas ce type de relation. En revanche, elle peut mettre davantage de temps à reconnaître que certains comportements sont profondément anormaux, simplement parce qu'ils ressemblent, malgré elle, à ce qu'elle a longtemps considéré comme une manière ordinaire d'aimer ou de se disputer.

Lorsque l'enfant devient responsable des choix des adultes

Il existe une autre forme de responsabilisation, souvent beaucoup plus discrète que les reproches explicites.

Parfois, un parent fait directement porter à l'enfant le poids de ses propres décisions: « Je suis resté pour vous », « Vous êtes tout ce qu'il me reste ».

Même lorsqu'elles sont prononcées avec sincérité, ces phrases placent l'enfant dans une position impossible. Il peut progressivement croire que son comportement, son bonheur ou ses choix influencent directement la vie des adultes.

Mais cette responsabilisation est souvent beaucoup plus insidieuse, il ne s'agit pas de dire à l'enfant qu'il est responsable. Il suffit de lui donner une place qui n'est pas la sienne.

On lui confie des informations qu'il n'a pas à porter. On lui demande de garder un secret. On lui raconte les difficultés du couple, les procédures judiciaires ou les problèmes financiers. On sollicite son avis sur des décisions qui ne relèvent pas de lui.

Parfois, on lui demande même de participer concrètement à une démarche : découper une photo qui sera un jour utilisée sur un site de rencontre, récupérer une information ou accomplir une mission qui dépasse largement son rôle d'enfant.

Chacun de ces gestes déplace progressivement l'enfant de sa place d'enfant vers celle de confident, d'allié ou de partenaire émotionnel. Il ne devient plus seulement témoin des difficultés des adultes, il en devient, malgré lui, un acteur, un complice.

Cette implication brouille les frontières entre le monde des adultes et celui des enfants. Elle lui apprend que l'amour passe par la loyauté, la protection, le silence, les secrets ou le fait de porter les difficultés des autres. À force, il peut développer un sens de la responsabilité qui dépasse largement ce qu'un enfant devrait porter.

Une fois adulte, ce fonctionnement peut réapparaître dans ses relations. Face à une personne en souffrance, il cherchera spontanément à réparer. Face à un conflit, il pensera d'abord à apaiser. Face à une relation déséquilibrée, il se demandera ce qu'il peut faire de plus, plutôt que de s'interroger sur le comportement de l'autre.

Il ne s'agit pas d'une faiblesse mais d'une stratégie d'adaptation qui lui a permis, enfant, de préserver le lien avec les adultes dont il dépendait.

Un enfant n'a pas besoin qu'on lui dise qu'il est responsable pour se sentir responsable. Il suffit parfois qu'on lui confie des secrets, des missions ou des préoccupations qui appartiennent au monde des adultes pour qu'il porte un poids qui n'aurait jamais dû être le sien.

Pourquoi certaines victimes pensent-elles qu'elles sont folles ?

L'une des conséquences les plus fréquentes du contrôle coercitif est le doute.

Au fil des mois ou des années, certaines victimes finissent par se demander si elles exagèrent, si elles deviennent folles ou si elles sont responsables de ce qui leur arrive. Cette perte de confiance ne naît pas toujours de la relation actuelle, elle trouve parfois un terrain favorable dans l'histoire de la personne.

Lorsque, enfant, on a grandi en ayant le sentiment d'être responsable des émotions des adultes, des disputes familiales ou du bien-être de ses parents, on développe souvent un réflexe très particulier : chercher d'abord sa propre part de responsabilité.

Si maman est triste, c'est peut-être à cause de moi.

Si papa est en colère, c'est que j'ai fait quelque chose de travers.

Si mes parents se disputent, je dois essayer de réparer.

Cette manière de penser est profondément logique pour un enfant. Elle lui donne l'illusion qu'il peut agir sur un monde qu'il ne contrôle pas, mais ce mécanisme peut persister à l'âge adulte. Lorsque la relation devient difficile, la première question n'est plus « Ce comportement est-il acceptable ? », elle devient « Qu'est-ce que j'ai fait de travers ? »

La personne relit les conversations. Elle reformule, s'excuse. Elle cherche à être plus calme, plus compréhensive, plus disponible. Elle doute de sa mémoire, de son jugement, de sa santé mentale.

Le contrôle coercitif trouve alors un terrain particulièrement favorable, car il s'appuie sur une tendance déjà présente à se remettre soi-même en question avant de remettre en question le comportement de l'autre.

L'hyperadaptation : une qualité qui peut devenir une vulnérabilité

Certains enfants apprennent très tôt à observer les adultes, à choisir le bon moment pour parler, à anticiper leurs réactions, à éviter certains sujets pour maintenir un équilibre fragile.

Ces compétences deviennent souvent de véritables qualités dans la vie adulte : empathie, diplomatie, intelligence relationnelle, capacité à gérer les crises mais cette hyperadaptation peut progressivement devenir un piège. Au lieu de se demander « Ce comportement est-il acceptable ? », la personne se demande « Que puis-je faire pour que cela s'arrête ? »

Elle cherche des solutions, elle s'adapte davantage, elle explique les réactions de l'autre, elle finit parfois par oublier de s'interroger sur ses propres besoins.

Comprendre n'est pas excuser

Explorer son histoire n'a pas pour objectif de trouver la cause des violences, la responsabilité appartient toujours à celui qui les exerce.

En revanche, comprendre son propre fonctionnement permet souvent de répondre à des questions essentielles.

Pourquoi ai-je autant culpabilisé ? Pourquoi ai-je eu tant de mal à poser des limites ? Pourquoi ai-je continué à croire que les choses allaient changer ? Pourquoi ai-je pensé que c'était à moi de sauver la relation ?

Ces questions ne cherchent pas un coupable supplémentaire, elles permettent de reprendre du pouvoir sur sa propre histoire.

Briser les transmissions invisibles

Nos parents nous transmettent bien plus que des habitudes ou une éducation, ils nous transmettent, souvent sans le vouloir, une manière d'aimer, de gérer les conflits, de demander pardon, de poser des limites ou de supporter certaines situations.

Ils nous transmettent aussi leurs propres blessures.

Comprendre cette histoire permet d'identifier ce que nous souhaitons conserver… et ce que nous souhaitons interrompre.

Apprendre à ses enfants qu'ils peuvent être aimés même lorsqu'ils déçoivent, qu'un conflit n'autorise jamais l'humiliation, que l'amour ne se mérite pas, que chacun est responsable de ses propres émotions, qu'un enfant n'a jamais à porter les choix, les secrets ou les souffrances des adultes.

C'est ainsi que certaines transmissions intergénérationnelles prennent fin.

Ce qu'À Cœur Défendu en retient

Le contrôle coercitif ne trouve jamais son origine dans l'enfance de la victime. La responsabilité des violences appartient toujours à celui qui les exerce.

En revanche, notre histoire peut influencer nos repères. Elle peut nous conduire à considérer comme ordinaires des comportements qui ne le sont pas, à nous sentir responsables des émotions des autres ou à croire que l'amour se mérite.

Comprendre ces mécanismes ne revient pas à se culpabiliser. C'est au contraire reprendre sa liberté.

Nous ne sommes pas responsables de l'histoire dans laquelle nous avons grandi. Mais, devenus adultes, nous pouvons choisir de dire stop à certaines transmissions. Nous pouvons décider que nos enfants grandiront en sachant qu'ils sont aimés inconditionnellement, qu'ils n'ont pas à porter les choix des adultes et qu'une relation saine ne demande jamais de renoncer à soi pour mériter d'être aimé.

— À cœur défendu