À Cœur Défendu

Protéger le cœur de l’enfant.

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Défendre ce qui ne se voit pas toujours.

Un espace pour comprendre le conflit de loyauté, l’emprise et les violences invisibles qui peuvent traverser les séparations à haut conflit.

Témoignages

Divorcer d’une personne qui veut garder le contrôle

Quand la procédure devient elle-même une forme d’emprise

14 septembre 20263 min de lecture

On parle beaucoup du coût émotionnel d’une séparation conflictuelle, mais beaucoup moins de son coût financier. Pourtant, divorcer d’une personne qui utilise le conflit pour maintenir une forme de contrôle peut coûter une fortune, pas nécessairement parce que le patrimoine est immense ou parce que les questions juridiques sont extraordinairement complexes, mais parce que tout devient matière à procédure, à contestation, à délai, à expertise ou à courrier d’avocat.

L’article de la BBC sur cette femme britannique à qui son divorce avec un mari violent aurait coûté £105 000 m’a frappée pour cette raison. Derrière le chiffre spectaculaire, il raconte quelque chose que connaissent beaucoup de personnes confrontées à des séparations à très haut conflit : parfois, la procédure ne sert plus seulement à organiser la séparation, elle devient le prolongement du conflit.

Quand divorcer n’est pas l’objectif des deux personnes

Dans une séparation ordinaire, même difficile, il existe généralement un objectif commun minimal : se séparer. On peut être en désaccord sur l’argent, les enfants, le logement ou le patrimoine, mais chacun a théoriquement intérêt à ce qu’une solution soit trouvée.

Dans certaines séparations, cette logique disparaît. Si maintenir le conflit permet aussi de maintenir un lien, une possibilité d’intervention dans la vie de l’autre, ou simplement un pouvoir de mobilisation permanent, alors faire durer peut devenir une fonction en soi.

On conteste la compétence d’un tribunal, on soulève un nouveau point de droit, on ouvre une nouvelle procédure, on revient sur une question que l’on pensait réglée, on déplace la discussion d’une juridiction à une autre. Dans mon cas, par exemple, la compétence d'un tribunal a été contestée pour justifier un changement de juridiction près d’un an après le début de la procédure. Au-delà de la question juridique elle-même, la conséquence est très concrète : encore du temps, encore des écritures, encore des frais, et un divorce qui s’éloigne une nouvelle fois.

La multiplication des procédures crée aussi un autre problème : la segmentation. Chaque tribunal traite ce dont il est saisi, chaque professionnel voit une partie du dossier et chaque procédure possède son propre calendrier, ses propres critères, ses propres pièces. La personne qui vit l’ensemble, elle, ne vit pourtant pas des procédures séparées. Elle vit une seule réalité, découpée artificiellement en fragments.

Même les tentatives d’apaisement coûtent cher

Il y a aussi tout ce que l’on entreprend parce qu’on croit encore qu’une solution raisonnable est possible.

Vous pensez qu’une médiation pourrait permettre de sortir de l’affrontement, alors vous cherchez vous-même un médiateur, vous organisez les rendez-vous, parfois vous cherchez même une solution pour financer cette médiation. Vous y allez avec l’espoir qu’en présence d’un tiers, quelque chose deviendra enfin possible.

Et parfois, c’est précisément pendant cette médiation que vous comprenez que l’autre n’est pas venu pour négocier.

Même chose avec les discussions entre avocats. On vous propose une rencontre destinée à trouver un accord global, vous acceptez parce que vous voulez que cela se termine, vous préparez le rendez-vous, votre avocat aussi, les heures sont facturées, vous espérez qu’enfin les différents sujets pourront être soldés.

Puis vous réalisez que vous n’étiez pas venus avec le même objectif.

C’est là que quelque chose devient particulièrement difficile à comprendre : une personne peut accepter de perdre elle-même de l’argent pour continuer le conflit. On cherche une logique économique là où elle n’existe peut-être pas. Pourquoi dépenser autant pour un enjeu qui vaut moins que les honoraires engagés ? Pourquoi continuer lorsqu’un accord coûterait moins cher aux deux parties ?

Parce que si la fonction du conflit est aussi de maintenir du contrôle, la rationalité n’est plus strictement financière.

Le temps aussi peut devenir un instrument d’emprise

C’est probablement l’une des choses les plus importantes à comprendre.

Nous abordons naturellement un divorce avec notre propre rationalité : deux adultes qui ne veulent plus vivre ensemble devraient avoir intérêt à régler ce qui doit l’être, trouver des compromis raisonnables, limiter les frais et permettre à chacun de reconstruire sa vie.

Mais que se passe-t-il lorsque maintenir le conflit permet de maintenir un lien ?

Une procédure qui s’éternise n’est alors plus seulement un délai avant la séparation. Elle peut devenir l’un des derniers espaces dans lesquels la relation continue d’exister. Il faut répondre, produire des pièces, aller à une audience, consulter son avocat, lire un nouveau courrier, revenir une énième fois sur des événements anciens, anticiper la prochaine demande.

Un simple e-mail peut vous ramener brutalement dans le conflit alors que, cinq minutes auparavant, vous travailliez, jouiez avec vos enfants ou preniez un café avec une amie.

Le temps devient lui aussi une ressource prélevée : des heures de travail, des journées consacrées aux dossiers, de l’énergie mentale, des nuits à rédiger, des rendez-vous, des audiences, des semaines passées à attendre une décision avant de découvrir qu’elle ouvre une nouvelle étape.

Le coût d’une séparation comme celle-ci ne se calcule donc pas seulement en honoraires d’avocats. Il se calcule aussi en temps de vie.

Le piège : attendre que tout soit terminé pour recommencer à vivre

C’est probablement le piège le plus cruel: On se dit qu’après la prochaine audience, on respirera. Après cette décision, après cette médiation, après cet appel, après que les avocats auront trouvé un accord, après le divorce.

Puis une décision arrive et ouvre trois nouvelles questions. Un recours est déposé. Une nouvelle procédure commence. Un autre sujet surgit. Ce qui devait prendre quelques mois prend un an, puis deux, puis davantage. Progressivement, sans même s’en rendre compte, on met sa propre vie en attente de la fin d’un conflit dont on ne maîtrise précisément pas la durée.

C’est là qu’il faut parvenir à changer de logique. Si la procédure doit durer, alors la vie doit continuer pendant la procédure. Cela ne signifie pas renoncer à se défendre. Il faut continuer à respecter les délais, conserver les preuves, prendre conseil, répondre lorsque c’est nécessaire et protéger ses droits. Mais il faut progressivement remettre la procédure à sa juste place : un dossier dans sa vie, et non sa vie entière enfermée dans un dossier.

Continuer à travailler, voir ses amis, partir quelques jours, faire des projets, tomber amoureux, rire, s’occuper de ses enfants et retrouver des journées pendant lesquelles on ne parle ni des tribunaux, ni des avocats, ni de son ex devient alors une forme de protection. Il faut recréer des espaces dans lesquels cette personne n’existe tout simplement plus.

Accepter que la procédure dure, sans lui donner ces années

C’est extrêmement difficile parce qu’une partie de nous voudrait obtenir d’abord la justice, la reconnaissance ou simplement la paix avant de pouvoir passer à autre chose.

Mais lorsqu’on comprend que certaines procédures peuvent durer cinq ou dix ans, attendre devient impossible.

Parce que ces années seront quand même des années de notre vie. Les enfants auront grandi. Il y aura eu des anniversaires, des étés, des rencontres, des opportunités professionnelles, des voyages, des amitiés, des dimanches matin et des milliers de moments ordinaires qui ne reviendront pas.

On ne peut pas décider : « Je recommencerai à vivre quand ce sera fini », lorsque l’on ne maîtrise justement pas le moment où cela finira.

Il existe alors deux temporalités qu’il faut parvenir à dissocier. La temporalité judiciaire, que l’on ne maîtrise pas complètement, avec ses audiences, ses délais, ses recours et ses décisions, et la sienne.

La procédure juridique suivra son rythme. Les tribunaux rendront leurs décisions. Les avocats feront leur travail. Le divorce finira, un jour.

Mais la séparation intérieure ne peut pas attendre le dernier jugement.

Peut-être est-ce même l’une des étapes les plus importantes pour sortir de l’emprise : comprendre que l’autre peut encore ralentir une procédure, multiplier les démarches ou vous obliger à répondre juridiquement, sans pour autant conserver le pouvoir de décider du moment où votre vie recommence.

Il peut prendre du temps à la procédure. Il ne doit pas prendre ces années à votre vie.

— À cœur défendu