À Cœur Défendu

Protéger le cœur de l’enfant.

Nommer ce qu’on lui interdit parfois de ressentir.

Défendre ce qui ne se voit pas toujours.

Un espace pour comprendre le conflit de loyauté, l’emprise et les violences invisibles qui peuvent traverser les séparations à haut conflit.

Témoignages

Se protéger: Le masque à oxygène

3 septembre 20263 min de lecture

Il y a quelques jours, j’échangeais avec ma thérapeute.

Nous parlions des enfants, évidemment. Du conflit de loyauté, des mots qu'ils prononcent, de ce qu’ils vivent, de ce qu’il faut mettre en place pour eux, de ce qu’il faut surveiller et accompagner, mais aussi de cette énergie considérable que l’on peut déployer lorsque l’on est parent et que l’on tente d'accompagner ses enfants qui traversent quelque chose de difficile.

Puis, au fil de la conversation, nous avons parlé de moi : de l'extrême fatigue, de cet état d’alerte qui finit parfois par devenir une manière de vivre, des messages que l’on redoute avant même de les avoir lus, des procédures, des rendez-vous, des décisions à prendre et de tout ce qu’il faut continuer à assurer normalement alors que, précisément, plus grand-chose ne l’est.

Comme beaucoup de parents, j’ai probablement répondu quelque chose qui ressemblait à : « Ce n’est pas moi qui compte. Ce qui m’importe, ce sont mes enfants. »

C’est à ce moment-là qu’une métaphore très simple est arrivée dans notre conversation.

Le masque à oxygène

Dans un avion, lorsque les consignes de sécurité sont données, il y en a une qui semble profondément contre-intuitive lorsqu’on est parent : en cas de dépressurisation, si les masques à oxygène tombent, vous devez mettre votre propre masque avant d’aider votre enfant à mettre le sien.

Lorsqu’on y pense réellement, cela semble presque contraire à tout ce que signifie être parent, puisque notre instinct nous pousse exactement dans l’autre direction : mon enfant d’abord, moi ensuite.

Pourtant, la raison est terriblement simple. Si je manque d’oxygène et que je perds connaissance, je ne pourrai plus aider mon enfant.

Ce jour-là, j’ai compris que cette consigne d’avion racontait peut-être quelque chose d’essentiel sur les violences post-séparation.

« Les enfants d’abord » ne devrait pas signifier « le parent jamais »

Lorsqu’une séparation devient extrêmement conflictuelle, toute l’attention se concentre naturellement sur les enfants, et heureusement.

On se demande s’ils vont bien, comment ils dorment, comment se passe l’école, s’ils ont besoin d’un suivi, comment préserver leur relation avec leurs deux parents, comment éviter de les placer dans un conflit de loyauté et comment maintenir leur quotidien aussi stable que possible.

Au milieu de toutes ces préoccupations légitimes, le parent qui tente de tenir l’ensemble peut progressivement disparaître de l’équation.

On attend de lui qu’il rassure les enfants tout en gérant ses propres inquiétudes, qu’il reste mesuré dans ses communications, qu’il continue à travailler, organise les rendez-vous, trouve les professionnels, prépare des dossiers, absorbe les imprévus et, surtout, préserve autant que possible les enfants de ce qu’il traverse lui-même.

Lorsqu’on lui demande comment lui va, la question peut presque sembler secondaire. Après tout, pense-t-il souvent, ce n’est pas moi qu’il faut protéger, ce sont les enfants.

C’est précisément là que la métaphore du masque à oxygène devient intéressante.

Un enfant ne vit pas indépendamment de l’état de son parent

Protéger un enfant et protéger le parent qui prend soin de lui ne sont pas deux objectifs concurrents. Ils sont profondément liés.

Un enfant ressent la disponibilité émotionnelle de l’adulte qui l’accompagne et a besoin d’un parent capable de l’écouter, de penser, de décider et de contenir ses inquiétudes sans être lui-même constamment submergé.

Or, il existe une limite à ce qu’un être humain peut absorber, y compris lorsqu’il est particulièrement solide. On peut parfaitement continuer à travailler, préparer les cartables, organiser les anniversaires et sourire à la sortie de l’école tout en dormant mal et en vivant intérieurement dans un état d’alerte presque permanent.

La capacité à continuer n’est pas la preuve que tout va bien.

Et demander à ce parent de supporter toujours davantage « pour le bien des enfants » peut, à un certain stade, produire exactement l’effet inverse de celui que l’on recherche, parce qu’un parent épuisé, inquiet ou continuellement sollicité dispose nécessairement de moins de ressources pour accompagner ses enfants.

À un moment, lui aussi manque d’oxygène.

Protéger le parent n’est pas prendre parti

C’est probablement l’un des points qui me paraît aujourd’hui les plus importants.

Dans les séparations très conflictuelles, aider un parent peut parfois être interprété comme une manière de prendre parti contre l’autre. Pourtant, protéger quelqu’un de l’épuisement ne signifie pas décider qui est le bon ou le mauvais parent.

Permettre à une mère ou à un père de dormir, de se soigner, d’être accompagné psychologiquement, d’obtenir une aide concrète ou simplement de disposer de quelques heures pendant lesquelles le conflit n’existe pas ne retire absolument rien à l’autre parent. Surtout, cela ne retire rien à l’enfant.

Au contraire, prendre soin du parent, c’est aussi prendre soin d’une partie de l’environnement émotionnel dans lequel l’enfant grandit.

J’ai longtemps cru que tenir était la solution

Je crois que c’est l’une des choses que j’ai mises le plus de temps à comprendre.

J’ai longtemps pensé que mon rôle consistait à absorber davantage pour que mes enfants absorbent moins. Il fallait prendre sur moi, continuer, trouver une solution puis une autre, organiser, anticiper le prochain problème et faire en sorte que tout cela affecte le moins possible leur quotidien.

Il y a d’ailleurs quelque chose de presque valorisant dans cette posture. On se dit que l’on est solide, que l’on tient bon et que c’est cela, être parent.

Mais tenir et se protéger ne sont pas la même chose.

Tenir consiste parfois à continuer malgré l’épuisement. Se protéger consiste à faire en sorte que l’épuisement ne devienne pas notre état normal.

Cette distinction a changé beaucoup de choses dans ma manière de considérer la situation.

Mettre son masque peut prendre des formes très ordinaires

Prendre soin de soi ne signifie pas nécessairement partir trois semaines seul au bout du monde ou bouleverser toute sa vie. Dans la réalité, remettre un peu d’oxygène dans son quotidien passe souvent par des choses beaucoup plus ordinaires : retrouver un sommeil correct, voir son thérapeute, demander de l’aide lorsque l’on en a besoin, accepter qu’un proche prenne ponctuellement le relais avec les enfants, faire du sport ou reprendre un projet qui n’a absolument rien à voir avec la séparation.

Cela peut aussi être une soirée passée avec quelqu’un sans parler une seule fois du conflit, la décision de ne pas ouvrir un email à 22 heures simplement parce qu’il vient d’arriver, ou le retour à des espaces dans lesquels on peut travailler, rire, aimer et retrouver une identité qui ne soit ni celle d’une victime, ni celle d’une partie à une procédure, ni même uniquement celle d’un parent.

Simplement soi.

Ces moments peuvent paraître dérisoires face à la gravité de certaines situations. Je crois aujourd’hui qu’ils ne le sont absolument pas, parce qu’ils constituent précisément les endroits où l’on recommence à respirer.

Les enfants n’ont pas besoin d’un parent martyr

C’est probablement la partie la plus contre-intuitive de cette réflexion.

Lorsque l’on aime profondément ses enfants, le sacrifice peut facilement devenir une preuve d’amour. On se dit que l’on fera tout pour eux, que l’on supportera tout s’il le faut et que nos propres besoins pourront toujours attendre. Mais je ne suis plus certaine que les enfants aient besoin de cela.

Ils ont évidemment besoin d’adultes capables de prendre soin d’eux, mais peut-être ont-ils également besoin d’apprendre, en nous regardant, qu’aimer quelqu’un ne signifie pas disparaître soi-même.

Ils peuvent aussi apprendre qu’il est possible de poser une limite sans abandonner quelqu’un, de demander de l’aide sans que cela constitue une faiblesse et de traverser une période extrêmement difficile sans accepter que cette difficulté engloutisse toute une existence.

Prendre soin de soi n’est donc pas nécessairement se choisir à la place de ses enfants. Dans certaines circonstances, c’est précisément ce qui permet de continuer à être disponible pour eux.

Je repense souvent à cette conversation

Depuis cet échange avec ma thérapeute, cette image me revient régulièrement : un avion, les masques qui tombent, un enfant assis à côté de moi et cette consigne qui semble, pendant quelques secondes, aller à l’encontre de tous nos instincts : « Mettez d’abord votre propre masque. »

Personne ne considère le parent qui obéit à cette consigne comme égoïste et personne ne lui demande pourquoi il n’a pas commencé par son enfant. Nous en comprenons immédiatement la logique : s’il perd connaissance, il ne pourra plus l’aider.

Prendre soin de ce parent ne signifie pas détourner l’attention des enfants. Cela signifie préserver sa capacité à rester présent, à réfléchir, à rassurer, à prendre des décisions et à offrir à ses enfants la sécurité dont ils ont besoin lorsque, à leur tour, ils manquent d’air.

C’est finalement ce que j’ai compris ce jour-là : mettre son propre masque n’est pas cesser de protéger ses enfants. C’est se donner les moyens de continuer à le faire.

— À cœur défendu