Quoi que vous fassiez, vous avez tort : quand la règle change dès que vous vous y conformez

« C'est dommage que tu ne sois plus en mesure de financer l'école des enfants. »
Alors vous trouvez une solution. Vous réduisez vos dépenses, cherchez des aides, négociez avec l'établissement et décidez finalement de financer l'école.
La réponse arrive :
« Tu m'imposes cette école. »
Quelques semaines plus tard, le sujet concerne les activités extrascolaires.
« Je refuse de payer les activités des enfants. »
Très bien. Vous en prenez acte, puis l'autre parent inscrit lui-même les enfants à plusieurs activités et demande à ce qu’elles vous soient facturées.
Même scénario avec la cantine. Il explique qu'il ne souhaite pas la financer, mais y inscrit finalement les enfants et considère que la facture devrait être assumée par l'autre parent.
Pris séparément, chacun de ces épisodes pourrait passer pour une contradiction, un changement d'avis ou une difficulté banale à s'organiser après une séparation. Mais lorsque le même mécanisme se répète, on peut se poser une autre question : Et si le problème n'était plus la décision elle-même, mais l'impossibilité de prendre une décision qui mette fin au reproche ?
La double contrainte : deux réponses possibles, aucune n'est la bonne
La psychologie connaît depuis longtemps le mécanisme de la double contrainte, ou double bind.
Dans son acception la plus large, il désigne une situation dans laquelle une personne reçoit des messages ou des exigences contradictoires et ne dispose finalement d'aucune réponse lui permettant de « satisfaire » réellement l'autre.
Dans une séparation conflictuelle, cela peut prendre une forme très concrète.
Vous ne pouvez plus payer l'école ?
On vous reproche de ne plus pouvoir assurer la continuité.
Vous trouvez finalement le moyen de la payer ?
Vous imposez votre décision.
Vous inscrivez les enfants à des activités ?
Vous dépensez inutilement.
Vous ne les inscrivez pas ?
Vous ne répondez pas à leurs besoins.
Vous demandez à partager une dépense ?
Vous êtes obsédé par l'argent.
Vous décidez de la prendre en charge ?
Vous avez pris la décision seule.
Le contenu change, mais la structure reste la même : l'option qui devait résoudre le problème devient elle-même le nouveau problème.
Quand la règle change après la réponse
Il existe un autre mécanisme proche, parfois désigné en anglais par l'expression moving the goalposts, littéralement « déplacer les poteaux de but ». Vous répondez à une exigence, mais au moment où vous y répondez, le critère permettant de considérer le problème comme résolu change.
Prenons l'école.
Le problème initial semble financier :
« Tu ne peux plus payer. »
Lorsque le financement est trouvé, on pourrait logiquement considérer le désaccord comme au moins partiellement résolu.
Mais le sujet se déplace :
« Tu m'imposes ton choix. »
Le débat n'est donc plus financier. Il devient décisionnel.
Et si un accord était ensuite trouvé sur la décision, un troisième sujet pourrait éventuellement apparaître.
Ce déplacement permanent est particulièrement déstabilisant parce qu'il donne à celui qui le subit l'impression qu'il existe quelque part une bonne réponse qu'il n'a simplement pas encore trouvée : Il explique, il argumente, il apporte des solutions, il cherche des compromis mais la solution ne produit jamais l'apaisement attendu.
Parce que les termes du problème changent au fur et à mesure qu'il tente de le résoudre.
« Je refuse de payer » ne signifie pas nécessairement « je refuse la dépense »
L'asymétrie devient particulièrement visible lorsque les dépenses liées aux enfants sont concernées.
Il existe une différence importante entre dire : « Je pense que cette activité est inutile, donc je ne souhaite pas que notre enfant la pratique. », et dire : « Je refuse de payer les activités », tout en inscrivant soi-même l'enfant à plusieurs activités.
Dans le premier cas, il existe un désaccord éducatif. Dans le second, la question devient plus complexe puisque ce n'est manifestement pas l'activité elle-même qui pose problème.
Même chose pour une cantine dont on refuse le coût tout en souhaitant bénéficier du service. La discussion ne porte alors plus réellement sur l'utilité de la dépense. Elle porte sur qui décide, qui paie et à qui incombe la contrainte.
Une règle pour toi, une règle pour moi
C'est ce qui distingue la contradiction de l'asymétrie. Une personne peut parfaitement changer d'avis. Nous le faisons tous, elle peut considérer qu'une dépense était inutile puis découvrir qu'elle en a finalement besoin, elle peut également revoir sa position après avoir obtenu de nouvelles informations.
Le problème n'est donc pas le changement d'avis en lui-même, il apparaît lorsque les principes invoqués ne semblent fonctionner que dans un sens.
« Les activités coûtent trop cher » lorsqu'elles sont proposées par l'autre parent, mais elles deviennent nécessaires lorsqu'on les choisit soi-même.
« La cantine est une dépense que je ne souhaite pas assumer », mais son utilisation devient acceptable si quelqu'un d'autre la finance.
« Cette école est financièrement impossible », puis lorsque l'autre parent en assume le financement, le problème devient le choix de l'école.
La règle n'est alors plus réellement une règle commune. Elle devient une exigence appliquée différemment selon celui qui agit.
Pourquoi est-ce si épuisant ?
Parce que ce fonctionnement pousse naturellement à chercher sans cesse une meilleure réponse : On écrit des messages de plus en plus précis, on conserve les échanges, on explique les raisons de chaque décision, on propose plusieurs solutions, on chiffre, on justifie, on anticipe les objections, et pourtant, le conflit continue.
Cela peut finir par créer une forme de confusion : qu'est-ce que je suis censé faire pour que cette question soit enfin réglée ?
La réponse est parfois inconfortable, peut-être qu'aucune réponse ne permettra de la régler tant que les critères continueront à changer.
Comprendre cela modifie profondément la manière de communiquer. Il ne s'agit plus de trouver l'argument parfait susceptible de convaincre l'autre, il s'agit de revenir aux faits.
Dans une coparentalité conflictuelle, revenir au concret
Face à des injonctions contradictoires, la tentation est souvent de démontrer la contradiction :
« Tu avais pourtant dit que... », « La semaine dernière, tu refusais... », « Je ne comprends pas puisque maintenant tu... »
C'est humain, mais cela entraîne facilement les parents dans des échanges interminables sur leurs intentions respectives. Une approche beaucoup plus protectrice consiste à revenir systématiquement à des éléments vérifiables :
Quelle décision doit être prise ?
Est-elle nécessaire pour l'enfant ?
Qui l'a demandée ?
Quel est son coût ?
Que prévoit l'accord ou la décision judiciaire ?
Quelle proposition concrète est faite aujourd'hui ?
Le reste peut parfois rester sans réponse.
Une contradiction n'est pas automatiquement du contrôle coercitif
Des parents séparés peuvent se contredire, être de mauvaise foi, changer d'avis ou se disputer sur l'argent sans qu'il existe nécessairement un contrôle coercitif. En effet, un épisode isolé ne permet pas de qualifier une relation, ce qui doit attirer l'attention est davantage la répétition et l'organisation d'ensemble.
Lorsque les règles changent continuellement, que les exigences sont asymétriques, que chaque solution provoque un nouveau reproche et que les questions concernant l'école, l'argent, les horaires, les activités ou la santé deviennent autant d'occasions de maintenir l'autre parent dans une obligation permanente de répondre et de se justifier, ces comportements doivent être regardés dans leur globalité.
Dans certaines situations de violences post-séparation, ce fonctionnement peut participer à la poursuite d'un rapport de contrôle, non parce qu'il existe un désaccord, mais parce que le désaccord devient impossible à résoudre.
Le véritable indicateur : la solution met-elle fin au problème ?
Dans un conflit ordinaire, deux personnes peuvent être profondément en désaccord, elles discutent, elles négocient, l'une cède, un compromis est trouvé ou une autorité extérieure tranche, puis le sujet se ferme.
Dans le contrôle coercitif, chaque solution ouvre immédiatement un nouveau front.
Le problème n'était pas l'école, puis ça devient l'école, puis son financement, puis celui qui la finance, puis la manière dont la décision a été prise. Le problème n'était pas nécessairement la cantine, mais son prix, puis celui qui doit payer.
La cible se déplace continuellement et c'est précisément ce déplacement qu'il faut apprendre à identifier.
Lorsqu'on passe des mois à chercher la bonne réponse à une question dont les règles changent constamment, on finit parfois par oublier l'essentiel : ce n'est peut-être pas votre réponse qui est inadéquate, c'est peut-être la question qui ne vous permet jamais d'avoir raison.
— À cœur défendu



