Documenter les violences : constituer son dossier

Dans un contexte d'emprise et de contrôle coercitif, les violences laissent peu de traces visibles.
Les mots, eux, laissent des traces. SMS, emails, notes vocales, conversations WhatsApp, souvent étalés sur des années.
Apprendre à les relire, à les classer, à les archiver, c'est commencer à reprendre du terrain mental et à construire un dossier utilisable.
Le journal de faits
C'est votre outil de base. Un simple document daté, tenu régulièrement, dans lequel vous notez :
la date et l'heure de chaque incident,
les faits, décrits objectivement, sans qualification (« il a dit… », « il a fait… »),
les personnes présentes ou témoins,
votre état à ce moment-là (sommeil, santé, contexte),
les éventuels certificats médicaux, arrêts de travail, échanges avec des tiers.
Écrivez au jour le jour, ou au plus près. Un journal tenu en temps réel a beaucoup plus de valeur qu'une reconstitution rétrospective.
Format recommandé
Un document texte simple (Word, Google Docs, Notes), sauvegardé sur un espace auquel vous êtes seule ou seul à avoir accès (compte cloud personnel, non partagé avec l'ex-partenaire).
Les messages écrits: conservez tout: SMS, WhatsApp, iMessage, emails, DM sur les réseaux sociaux.
Ne supprimez rien, même les messages « cordiaux », l'alternance elle-même est une pièce à conviction.
Faites régulièrement des sauvegardes : Exports WhatsApp (option « Exporter la discussion ») dans le menu de chaque conversation.
Captures d'écran datées, en veillant à ce que le nom de l'expéditeur et l'horodatage soient visibles.
Sauvegarde email, dans un dossier dédié, avec transfert vers un second compte personnel sécurisé.
Certificats médicaux : consultez votre médecin traitant à chaque épisode difficile (insomnie, anxiété, perte de poids, palpitations). Demandez-lui de dater et de qualifier ce qu'il constate. Ces certificats attestent de l'impact des violences.
Attestations de proches : parents, amis, collègues qui ont été témoins de scènes ou de vos états. Une attestation écrite, datée et signée, décrivant précisément ce qui a été constaté, a valeur de témoignage.
Échanges avec des professionnels : psychologue, thérapeute, coach, avocat·e. Leurs notes et courriers peuvent être versés au dossier.
Documents administratifs : relevés bancaires si vous avez été privée d'accès, factures d'applications de surveillance trouvées, historiques de connexion à vos comptes.
Ce qu'il ne faut surtout pas faire
N'enregistrez jamais une dispute clandestinement. L'article 179bis du Code pénal suisse réprime l'enregistrement, par une partie à la conversation, de paroles non publiques sans l'accord des autres participants. Enregistrer en cachette une dispute conjugale est en principe une infraction pénale, même si vous êtes vous-même partie à cette dispute.
Une telle preuve peut être écartée par le juge, et vous exposer à une plainte.
Passez par les écrits (SMS, courriels), les témoignages, les certificats médicaux. **Ne diffusez pas votre dossier avant l'heure. Le dossier se construit pour être présenté à un avocat, à un centre LAVI, à un magistrat. Le publier sur les réseaux sociaux, l'envoyer à des proches communs, s'en servir dans un débat public risque de vous exposer à une plainte pour atteinte à l'honneur.
Ne vous laissez pas décourager par le sentiment que « ce n'est pas assez ». Un dossier bien tenu se construit sur la durée. Trois mois de journal de faits suffisent souvent à donner à un·e avocat·e la matière pour amorcer une procédure.
Ce qu'il faut retenir
Documenter, c'est reprendre la main. Sur ce que vous vivez, sur ce que vous en dites, sur ce que vous pourrez en faire. Vous n'avez pas à savoir, aujourd'hui, ce que vous ferez de ce dossier. Vous avez à le construire. Les usages viennent après.
— À cœur défendu



