À Cœur Défendu

Protéger le cœur de l’enfant.

Nommer ce qu’on lui interdit parfois de ressentir.

Défendre ce qui ne se voit pas toujours.

Un espace pour comprendre le conflit de loyauté, l’emprise et les violences invisibles qui peuvent traverser les séparations à haut conflit.

Témoignages

"Ce n'est pas de ma faute si elle se drogue..."

16 juillet 20263 min de lecture

Le témoignage

"On devrait pouvoir tout dire à ses parents. Un licenciement, une période de chômage, des doutes, des difficultés financières.

Pendant quinze ans, je n’ai jamais compris pourquoi mon mari cachait systématiquement ces aspects de sa vie à sa famille. Je trouvais cela étrange, mais je respectais son choix.

Pourquoi était-il si difficile de montrer cette part de vulnérabilité ?

Je n'ai pas la réponse, et ce n'est d'ailleurs pas mon rôle d'en chercher une.

Mais cette impossibilité à montrer ses fragilités dit parfois quelque chose du fonctionnement familial.

Dans certaines familles, l'image de réussite occupe une place si importante que l'échec devient presque impensable. Reconnaître une difficulté peut être vécu comme une atteinte profonde à l'estime de soi ou à la place que l'on pense devoir occuper dans le regard des autres.

Les psychologues parlent parfois de blessure narcissique ou de faille narcissique pour décrire cette difficulté à supporter certaines atteintes à son image. Ce n'est pas un diagnostic, et il serait dangereux d'en poser un à partir d'une histoire personnelle. En revanche, ce concept peut aider à comprendre pourquoi certaines personnes préfèrent parfois construire un récit valorisant plutôt que reconnaître une fragilité.

Lorsque préserver son image devient prioritaire, la tentation peut être grande de réécrire les événements pour rester cohérent avec le personnage que l'on souhaite montrer aux autres.

Lorsque j'ai decidé de quitter mon mari, ses parents ont d’abord été bienveillants. Ils souhaitaient nous aider, dans l’intérêt des enfants, du moins je le pensais.

Puis, du jour au lendemain, quelque chose a changé.

La veille, j’avais entendu mon ex-mari justifier ses mots violents et ses comportements à mon égard par une phrase que je n’oublierai jamais :

« Ce n’est pas de ma faute si elle prend de la cocaïne et qu’elle devient folle. »

La démonstration était implacable.

Quand on a vécu quinze années avec une femme dont on sait qu’elle n’aime pas perdre le contrôle, dont on sait qu’elle n’a jamais consommé de drogue, on comprend immédiatement qu’il ne s’agit plus de raconter la réalité.

Il s’agit de construire une histoire.

Une histoire qui arrange.

Une histoire qui justifie.

Une histoire qui détruit.

Ce jour-là, j’ai perdu mon dernier espoir de voir sa famille garder un regard neutre. Ceux qui avaient admiré ma maternité, mon investissement et ma disponibilité auprès des enfants avaient progressivement adopté un autre récit.

Je ne crois pas qu’ils aient voulu me faire du mal. Je crois qu’ils ont pensé protéger leur fils.

Ils ne disposaient que d’une partie de l’histoire.

Avec le temps, j’ai compris que les versions étaient segmentées. Les parents, les amis, les collègues, les professionnels ne recevaient pas nécessairement le même récit. Chacun entendait une version adaptée, suffisamment cohérente pour fonctionner seule.

Pendant longtemps, cette segmentation m’a enfermée dans la confusion. Je cherchais à comprendre ce qui avait été dit, à qui, dans quel ordre, et pourquoi des personnes qui me connaissaient depuis tant d’années avaient soudain changé de regard.

Puis j’ai compris que cette confusion contenait aussi la faille du système.

À force de raconter une histoire différente à chacun, des contradictions finissent par apparaître. Un document ne correspond plus à ce qui a été affirmé. Deux personnes comparent leurs souvenirs. Une procédure révèle un élément inconnu ailleurs. Une chronologie met en évidence ce que les récits séparés parvenaient jusque-là à dissimuler.

C’est alors que les premières questions naissent.

Et c’est dans ce lien, entre les faits, les dates, les personnes et les procédures, que j'ai commencé à retrouver les moyens de me défendre."

Ce que ce témoignage révèle

Dans certaines situations d’emprise ou de contrôle coercitif, l’entourage peut devenir, malgré lui, un relais du récit de l’autre.

Cela ne signifie pas que les proches mentent ou qu’ils souhaitent participer à la violence. Ils répètent souvent ce qu’ils pensent être vrai, à partir des seules informations auxquelles ils ont eu accès.

La segmentation du récit joue alors un rôle central. Chaque interlocuteur reçoit une version différente, adaptée à ce qu’il est susceptible de croire. Les parents entendent l’histoire d’une conjointe instable. Les amis celle d’une séparation ingérable. Les professionnels celle d’un simple conflit parental. Pris isolément, chaque récit peut sembler cohérent.

C’est précisément ce cloisonnement qui rend la situation si difficile à comprendre.

Mais cette stratégie comporte aussi sa propre fragilité. Plus les versions se multiplient, plus elles deviennent difficiles à maintenir dans la durée. La personne qui contrôle son récit peut rester prudente, mesurer ses paroles et préserver longtemps une apparence de cohérence. Les contradictions ne sont donc pas toujours visibles immédiatement.

Elles apparaissent souvent progressivement, lorsqu’un document, une chronologie, une procédure ou la comparaison de plusieurs récits fait surgir un décalage.

Pour la victime, la sortie ne consiste pas toujours à convaincre chaque personne séparément. Elle consiste souvent à reconstruire une cohérence. Relier les dates, conserver les documents, rappeler les références des procédures et distinguer les faits des interprétations permet de transformer un ensemble de fragments confus en une histoire lisible.

À retenir

L’emprise prospère lorsque chacun ne voit qu’un fragment de l’histoire. Mais cette segmentation finit parfois par fragiliser le récit qui l’a rendue possible.

Cette prise de conscience s’inscrit malheureusement dans la durée. Une personne qui maîtrise son image et adapte soigneusement ses versions peut rester crédible pendant des mois, parfois des années. L’entourage et les professionnels ne commencent à douter que lorsque les incohérences deviennent trop nombreuses ou que les différents fragments sont enfin rapprochés.

C’est en créant du lien entre les faits, les dates, les personnes et les procédures que la victime peut progressivement sortir de la confusion, retrouver une cohérence dans son propre récit et construire les moyens de se défendre.

— À cœur défendu