À Cœur Défendu

Protéger le cœur de l’enfant.

Nommer ce qu’on lui interdit parfois de ressentir.

Défendre ce qui ne se voit pas toujours.

Un espace pour comprendre le conflit de loyauté, l’emprise et les violences invisibles qui peuvent traverser les séparations à haut conflit.

Témoignages

« Maman, Papa m’a dit que tu n’étais pas là quand je suis né. »

14 septembre 20263 min de lecture

« Maman, Papa m’a dit que tu n’étais pas là à la maternité quand je suis né. »

Cette phrase m’a foudroyée.

Je crois que je l’ai regardé quelques secondes sans savoir quoi répondre. Il y avait quelque chose de tellement absurde dans cette phrase que les mots ne venaient pas.

Bien sûr que j’étais là. Je venais de le mettre au monde.

J’étais là pendant ces neuf mois magnifiques où nous avions déjà commencé à faire connaissance. J’étais là lorsqu’il a décidé qu’il était temps de découvrir le monde. J’étais là quand il est né, et pas seulement quelque part derrière un champ opératoire. J’étais là cette première nuit, seule avec lui, tous les deux à nous découvrir.

J’étais là toutes ces nuits où le monde semblait s’être arrêté autour de nous deux, quand il n’y avait plus que ses petits bruits, sa respiration, ses pleurs et moi qui essayais désespérément de comprendre ce qu’il voulait me dire.

J’étais là pour l’allaitement, avec tout ce que cela charrie de tendresse, de fatigue, de douleur parfois et de doutes surtout. J’étais là devant ces pleurs pour lesquels personne ne vous donne de dictionnaire à la maternité.

Et puis, à force d’amour et de tâtonnements, quelque chose se passe. Sans savoir exactement quand, on commence à parler sa langue. On reconnaît un pleur différent des autres, une façon de tourner la tête, un petit froncement du visage. On comprend qu’il a faim, qu’il est fatigué, qu’il a mal ou qu’il veut simplement retrouver nos bras.

La nuit, je regardais ses petites mains, ses paupières bouger lorsqu’il dormait, les expressions qu’il faisait sans le savoir. Je vérifiais sa respiration, je le câlinais sans compter le temps, avec cette sensation presque irréelle qu’il était à moi sans m’appartenir et que mon rôle consistait surtout à être suffisamment près pour qu’il sache qu’il était en sécurité.

J’étais là dans toutes ces heures où je l’ai nourri, bercé, observé, rassuré, aimé. Dans tous ces moments où je ne savais pas forcément quoi faire, mais où je restais là quand même.

Il y a des souvenirs que l’on croit intouchables

Une séparation emporte beaucoup de choses. Elle défait un couple, change une maison, bouleverse des habitudes et oblige parfois à renoncer à une certaine idée de l’avenir.

Mais il existe des endroits que l’on imagine hors d’atteinte du conflit. La naissance de son enfant en fait partie.

L’idée que l’on puisse venir toucher à quelque chose d’aussi fondateur m’a bouleversée. C’était presque comme effacer deux naissances à la fois : la sienne et la mienne, en tant que mère.

Je pensais encore qu’il existait une frontière naturelle, un territoire commun que personne ne chercherait à abîmer : l’histoire de nos enfants, leur naissance, la certitude qu’ils avaient été désirés, accueillis et aimés.

Ce jour-là, je n’ai pas eu la réponse parfaite.

Je ne voulais pas répondre : « Ton père ment. » Je ne voulais pas sortir des photographies comme on produit des pièces devant un tribunal. Je ne voulais surtout pas demander à mon enfant de décider lequel de ses parents disait la vérité.

Il fallait trouver cette ligne incroyablement difficile entre rétablir la vérité et ne pas faire entrer davantage mon enfant dans le conflit. Lui rendre son histoire sans lui demander de choisir entre ses parents, corriger ce qui devait l’être sans transformer cette conversation en procès de son père.

Alors j’ai essayé de tenir devant lui, et j’ai pleuré plus tard, en secret.

Je n'ai pleuré seulement parce que cette phrase m’avait blessée comme mère, mais parce que je commençais à comprendre ce qu’elle signifiait. Si l’on pouvait aller jusque-là, jusque dans le récit de sa naissance, alors quel souvenir était encore à l’abri ?

Rétablir sans contre-attaquer

Lorsque votre enfant vous rapporte quelque chose de faux sur vous, tout pousse à expliquer, démontrer, prouver. On voudrait sortir les photographies, raconter précisément ce qui s’est passé, remettre chaque chose à sa place.

Mais un enfant n’est pas un tribunal. Il n’a pas besoin d’un dossier à charge contre l’un de ses parents ; il a besoin que les adultes autour de lui lui rendent de la sécurité.

Rétablir un fait ne nécessite pas de contre-attaquer. On peut dire : « Si, j’étais là », raconter un souvenir, regarder quelques photographies et lui restituer cette partie de son histoire sans lui demander de juger celui qui lui en a raconté une autre version.

Lorsque ces propos se répètent et que l’enfant semble progressivement pris dans des récits contradictoires sur ses parents ou sur sa propre histoire, il peut aussi devenir nécessaire de ne plus gérer cela seul. Un professionnel de l’enfance peut offrir cet espace neutre que les parents, parce qu’ils sont au cœur du conflit, ne peuvent pas toujours créer eux-mêmes.

Alors, s’il me repose un jour cette question, j’espère que je trouverai les mots qui m’ont manqué la première fois :

Bien sûr que j’étais là mon amour. Je venais de te mettre au monde. Et pendant que tu découvrais le monde, moi, j’apprenais doucement à devenir ta maman.

— À cœur défendu