À Cœur Défendu

Protéger le cœur de l’enfant.

Nommer ce qu’on lui interdit parfois de ressentir.

Défendre ce qui ne se voit pas toujours.

Un espace pour comprendre le conflit de loyauté, l’emprise et les violences invisibles qui peuvent traverser les séparations à haut conflit.

Témoignages

« Ah oui c’est vrai, toi aussi, tu as fait une école de seconde zone !»

18 août 20263 min de lecture

J’ai longtemps pensé que tout avait basculé avec notre séparation. Avec le recul, je comprends que certains mécanismes étaient déjà là. Ils ne ressemblaient pas encore à des attaques, mais plutôt à des maladresses, des jugements, une façon de classer les autres et de leur rappeler ce qu’ils valaient.

La première rencontre avec ma belle-famille a eu lieu à l’autre bout du monde. J’étais en échange universitaire au Brésil, je connaissais très bien le pays et je leur avais concocté un programme aux petits oignons. Le jour de notre rencontre, alors que nous discutions de nos parcours universitaires avec celui qui allait devenir mon beau-père, il a eu cette phrase remarquable :

« Ah oui c’est vrai, toi aussi, tu as fait une école de seconde zone ! »

« Toi aussi », parce qu’il parlait de son propre fils, l’homme avec lequel j’étais en couple, son propre enfant.

Sur le moment, j’ai rangé cette phrase dans la catégorie des maladresses, une manière abrupte de s’exprimer, une remarque mal formulée à laquelle il ne me semblait pas nécessaire d’accorder davantage d’importance. Plus de quinze ans après, je m’en souviens pourtant mot pour mot.

Ce qui me frappe aujourd’hui n’est pas seulement le jugement porté sur mes études, mais le fait que, dans la même phrase, il dévalorisait également son propre fils. Il avait une manière de regarder les autres à travers une grille : les bonnes écoles et les moins bonnes, les réussites et les échecs, Paris et la province, ceux qui faisaient les bons choix et ceux qui n’étaient pas tout à fait à la hauteur. Je n’y voyais pas alors un système. Je voyais un homme exigeant, parfois maladroit, souvent très impoli, avec une façon particulièrement tranchée d’exprimer ce qu’il pensait.

Lorsque l’on entre dans une famille, on en apprend progressivement les codes. On comprend les sujets sensibles, les places attribuées à chacun, les hiérarchies implicites, les personnes qu’il vaut mieux ne pas contredire. On comprend également quelles remarques il convient de laisser passer et quelles phrases on accueille avec un sourire alors même qu’elles provoquent un léger inconfort. Peu à peu, on finit par appeler cela « son caractère » : une maladresse devient une manière de parler, une remarque désobligeante devient de la franchise, un jugement devient une opinion. Et l’on cesse progressivement de se demander pourquoi certaines paroles nous blessent.

Puis la séparation arrive

La séparation a fait disparaître les filtres qui existaient encore lorsque j’appartenais à la famille. Les remarques sont devenues des jugements, puis les jugements sont devenus des accusations.

Un jour, j’ai reçu cet e-mail :

« Sais-tu ce que je pense des gens qui renient leur parole ? »
« Sais-tu ce que je pense des menteurs ? »
« Sais-tu ce que je pense des gens qui veulent se venger ? »
« Sais-tu ce que je pense des gens qui trahissent ? »
« Sais-tu ce que je pense des gens qui ne respectent plus personne, même pas les vieux ? »
« Sais-tu ce que je pense des gens qui convoitent la femme d’autrui ? »

Ces mots étaient visiblement ceux d’un homme blessé, mais ils n’émanaient pas de mon ex-mari : ils venaient de son père. Au-delà des accusations elles-mêmes, c’est aujourd’hui leur construction qui m’interpelle : « Sais-tu ce que JE pense… ? »

Il ne me demandait pas ce qui s’était passé, pourquoi j’avais pris telle décision ou si ce qu’on lui avait raconté était exact. Il me demandait si je savais ce que lui pensait des menteurs, des traîtres et des gens qui se vengent, comme si son jugement constituait en lui-même une référence, comme si je devais connaître son opinion et que celle-ci devait me corriger, me faire honte ou me ramener dans le droit chemin.

Avec le recul, j’y vois surtout une position de surplomb moral. Il ne discutait plus réellement de mes actes : il définissait les catégories auxquelles les personnes appartenaient, les gens respectables d’un côté et les autres de l’autre, avant de me laisser comprendre très clairement de quel côté il m’avait placée.

Pendant des années, ma belle-famille avait pourtant loué ma capacité à mener de front ma carrière et ma vie de mère. Je consacrais énormément de temps et d’énergie à mes enfants, à leurs apprentissages, à leurs aventures et à leur sécurité affective. Ma belle-mère elle-même, consciente de la charge mentale que je portais seule, mettait régulièrement entre les mains de son fils des articles sur le sujet.

Puis, progressivement, je n’étais plus la mère de leurs petits-enfants ni celle avec laquelle ils avaient partagé tant d’années. Mon beau-père a commencé à me vouvoyer. Cela peut sembler insignifiant et, pris isolément, cela l’est probablement. Ce n’est évidemment pas le vouvoiement lui-même qui m’a blessée, mais ce qu’il symbolisait dans le contexte : la relation avait changé, je n’appartenais plus au cercle familial, j’étais devenue la partie adverse.

« L’arbre est bien malade »

Mon beau-père m’avait dit vouloir nous aider et j’y ai cru. J’ai donc cherché auprès de lui du soutien pour construire une coparentalité que j’imaginais encore pouvoir être positive. Lorsque je l’ai sollicité alors que je rencontrais des difficultés avec son fils autour des enfants, la réponse a pourtant été tout autre.

« De loin je note de l’incohérence, de l’inconstance, des menaces paralysantes qui accouchent du néant. »

Puis :

« Mon maître disait : on juge les arbres aux fruits qu’ils portent. Eh bien l’arbre est bien malade d’incohérences, de stop and go, et de menaces. »

Et enfin :

« Incapacité à déléguer et à communiquer sera un diagnostic pour une remise en cause nécessaire. »

Le mot « diagnostic » m’avait frappée. Il aurait pu écrire qu’il ne comprenait pas ma décision, qu’il pensait que je me trompais ou qu’il n’était pas d’accord avec ma manière de gérer la situation. Mais ce n’était plus ce registre-là. Il parlait de mon « incohérence », de mon « inconstance », de mon incapacité à communiquer, d’un « arbre malade ». Il ne jugeait plus seulement mes actes : il définissait qui j’étais.

Il y avait pourtant quelque chose qui m’avait longtemps semblé contradictoire. Cet homme pouvait avoir lui-même des paroles extrêmement critiques, parfois humiliantes, envers son fils. Je les avais entendues et j’en avais vu les effets. Pourtant, lorsque la séparation est devenue conflictuelle, il semblait soudain impossible pour lui d’envisager que ce même fils puisse avoir, dans l’intimité de son couple, les comportements problématiques et violents que je dénonçais.

Avec le temps, cette contradiction m’est apparue moins étrange. Dans certaines familles, on peut dévaloriser l’un des siens à l’intérieur du système tout en se mobilisant immédiatement pour le défendre dès que la remise en cause vient de l’extérieur. Il existe comme une frontière invisible : nous pouvons le juger, mais vous ne pouvez pas le mettre en cause.

Quand la famille entre dans la procédure

Puis la séparation est devenue judiciaire et j’ai découvert une autre dimension du phénomène. Les proches peuvent évidemment devenir des témoins et raconter ce qu’ils ont personnellement vu ou entendu. Mais lorsque le conflit fait système, ils peuvent aussi devenir, consciemment ou non, les relais du récit et de la disqualification de celui ou celle qui a été désigné comme responsable.

J’ai alors découvert à quel point la frontière entre « il m’a raconté que… » et « je sais que… » pouvait devenir fragile. J’ai vu apparaître dans des échanges ou des attestations des affirmations que je considérais comme matériellement fausses, parfois à propos de situations auxquelles leurs auteurs n’avaient pas directement assisté.

C’est probablement l’une des choses que j’ai eu le plus de mal à accepter. À ce stade, je ne me sentais plus simplement non crue : je voyais se construire autour de moi un récit auquel plusieurs personnes adhéraient désormais suffisamment pour le défendre comme leur propre vérité.

J’ai alors fait exactement ce qu’il ne fallait peut-être plus faire : j’ai voulu les convaincre. J’ai répondu, envoyé des dates, des documents, des messages. Je leur ai tendu la main une première fois, puis une deuxième. J’ai écouté les personnes qui m’encourageaient à trouver un tiers dans la famille et je pensais encore qu’il existait quelque part une preuve suffisamment évidente pour faire naître cette phrase : « Peut-être que nous ne savons pas tout. »

Je cherchais à rétablir les faits, mais surtout je n’arrivais pas à me résoudre à entrer dans une logique judiciaire contre le père de mes enfants et contre des personnes qui avaient été ma famille pendant tant d’années. Alors j’ai attendu, j’ai expliqué, j’ai cherché des circonstances atténuantes et j’ai tenté de comprendre avant de me protéger.

Cette reconnaissance n’est jamais venue. Avec le temps, j’ai compris que je demandais de l’impartialité à des personnes qui, par leur histoire, leurs liens et leur loyauté, n’étaient peut-être tout simplement pas capables de l’avoir.

Comprendre la transmission intergénérationnelle

C’est aussi à ce moment-là que mon regard sur l’histoire familiale a changé, parce que certains des comportements que je dénonçais chez mon mari ne semblaient finalement pas être apparus de nulle part. Je retrouvais, sous d’autres formes, une grammaire relationnelle que j’avais observée dans sa famille bien avant notre séparation.

Il ne s’agit pas d’un copier-coller du père vers le fils, ni nécessairement des mêmes actes ou des mêmes mots. Mais je retrouvais certains mécanismes devenus étrangement familiers : le jugement, la disqualification, la difficulté à tolérer la contradiction, la convocation de figures d'autorité comme les "nombreux avocats" pour donner du poids à son discours, la nécessité d’avoir raison, la tendance à déplacer le débat de ce que l’autre fait vers ce que l’autre est, ou encore cette manière de considérer son propre jugement comme légitime et supérieur pour définir la valeur et les insuffisances d’autrui.

C’est ce que l’on peut retrouver dans la transmission intergénérationnelle de certains schémas relationnels. Nous apprenons une partie de notre manière d’être en relation dans notre famille d’origine : comment se règle un désaccord, ce qui peut être dit ou non, quelle place est laissée à la contradiction, comment s’exercent l’autorité, le pouvoir ou la disqualification.

Cette transmission n’est évidemment ni automatique ni une fatalité. Grandir dans un système ne condamne personne à le reproduire et beaucoup de personnes font précisément le travail nécessaire pour s’en affranchir. Mais certains schémas, lorsqu’ils ne sont jamais interrogés, peuvent être normalisés puis reproduits sous une autre forme, dans une autre génération et dans un autre couple.

Comprendre cette transmission ne signifie pas chercher une excuse. Cela permet au contraire de comprendre comment certains systèmes relationnels peuvent se perpétuer alors même que leurs protagonistes changent.

C’est seulement après avoir pris cette distance que certaines scènes anciennes me sont revenues : la première rencontre, les remarques, les comparaisons, cette manière de décider ce qui était bien ou insuffisant, Paris et la province, les bonnes écoles et celles dites « de seconde zone », cette façon de s’autoriser à évaluer les autres, leurs choix, leur réussite et parfois même leur valeur, jusqu’à ce vocabulaire employé pour parler de ceux qu’il appelait les « petites gens ».

Je ne transforme pas aujourd’hui chacune de ces phrases en signe d’emprise. Ce serait reconstruire artificiellement mon histoire à rebours. Certaines étaient probablement de simples maladresses, d’autres relevaient d’une personnalité abrupte ou d’un mépris social assumé. Mais leur répétition raconte malgré tout quelque chose : une manière de communiquer, une manière de se positionner face aux autres et une conviction selon laquelle son propre jugement était légitime pour définir leur valeur, leurs choix ou leurs insuffisances.

Les pièces du puzzle

« Ah oui c’est vrai, toi aussi, tu as fait une école de seconde zone. »

Ce n’est pas la preuve que tout était écrit dès le premier jour, ni un événement que j’aurais dû immédiatement identifier. C’est simplement une pièce d’un puzzle que je n’ai pu voir qu’une fois suffisamment éloignée pour regarder l’ensemble.

C’est peut-être aussi l’un des pièges de ces systèmes : lorsque l’on vit à l’intérieur, on observe des événements que l’on croit séparés. Une maladresse, une remarque, une humiliation, un jugement, une réaction excessive, quelqu’un dont on finit par dire simplement qu’« il est comme ça ».

Ce n’est qu’en prenant de la distance que ces événements cessent parfois d’être isolés. On commence à distinguer les répétitions, puis les mécanismes, et parfois même les transmissions.

Parce qu’on ne comprend pas toujours un système au moment où l’on vit à l’intérieur.

On commence parfois à le voir lorsqu’on en sort.

— À cœur défendu